Que faire du patrimoine architectural bâti?

12/06/2018
  • Magazine

Berceau des empires français et britannique en Amérique, Montréal regorge d’immeubles de grande valeur architecturale et patrimoniale. La métropole apprend à vieillir avec grâce en leur donnant une nouvelle vie. Voici deux exemples.

Gare Viger, site patrimonial du Vieux-Montréal

Avec son architecture typique des châteaux de la vallée de la Loire, ses tourelles, ses 200 fenêtres et ses toits cuivrés, la gare Viger, aussi appelée le château Viger, demeure aujourd’hui un joyau du Vieux-Montréal. Inaugurée en 1898 par le Canadien Pacifique, cette gare-hôtel, qui est rapidement devenue désuète, a logé d’anciens combattants durant la Seconde Guerre mondiale et abrité des bureaux de la Ville de Montréal pendant 60 ans.

En 2012, le destin de la gare Viger se transforme de nouveau lorsque le promoteur montréalais Groupe Jesta, aussi actif à l’international, acquiert l’édifice. Rappelons que la gare a été dessinée par l’architecte Bruce Price, qui a aussi conçu le célèbre Château Frontenac, à Québec.

«Réussir à acheter un tel site patrimonial en plein coeur de Montréal, c’est une occasion exceptionnelle», résume Anthony O’Brien, directeur général principal du Groupe Jesta. L’entreprise a investi 250 millions de dollars dans la transformation de la gare Viger, de la gare Berri et de leurs environs afin qu’ils puissent accueillir des commerces et des bureaux. «Il y a beaucoup de gens qui croyaient que la localisation de ces immeubles, à l’est du Vieux-Montréal, ne permettrait pas d’attirer des locataires de prestige, poursuit Anthony O’Brien. Mais nous y avons cru.»

Pari gagné. Depuis l’acquisition, une filiale du Groupe Jesta a emménagé dans la gare Berri. La gare Viger, elle, accueille les sièges sociaux de deux figures de proue de l’entrepreneuriat québécois, soit Coalision, qui détient les marques de vêtements de sport Lolë et Paradox, et Lightspeed, chef de file international dans le développement de solutions d’affaires technologiques. La firme montréalaise ACDF Architecture a conçu les vastes bureaux de Lightspeed, nichés au rez-de-chaussée et auxquatre derniers étages de la gare Viger. Maxime-Alexis Frappier, un des principaux associés d’ACDF Architecture, explique: «Nous avons créé un espace cru, brut, qu’il faut chercher à apprivoiser.»

L’aventure a commencé lorsque Lightspeed a mandaté la firme d’architectes pour qu’elle lui trouve des locaux. Les associés d’ACDF Architecture sont «tombés amoureux» de la gare Viger. Au fil des travaux de restauration, l’intérieur de la gare avait été complètement dénudé. Il ne restait que le squelette de l’édifice: structure d’acier, murs de briques, charpente et poutres en bois, plafonds vertigineux…

«Il y avait une occasion unique d’investir dans un espace chargé d’histoire pour y développer le futur, de marier l’ancien et le contemporain en intervenant le moins possible afin de conserver l’émotion qui habitait le lieu», poursuit Maxime-Alexis Frappier. Aux composantes architecturales existantes, les architectes ont intégré des oeuvres d’art murales et du mobilier structural afin de créer des bureaux lumineux et aérés».

Depuis, les bureaux de Lightspeed ont récolté des honneurs partout sur la planète. Maxime-Alexis Frappier, qui a travaillé à la reconversion de nombreux immeubles historiques au Québec, constate qu’un vent d’optimisme souffle sur la conservation des biens patrimoniaux à Montréal. «De plus en plus sensibilisés, certains promoteurs immobiliers proposent des projets de remplacement de qualité qui tentent, quand c’est logique et possible, de mettre en valeur le patrimoine bâti. La Ville est aussi de mieux en mieux outillée pour les soutenir, ce qui est positif.»

Hôpital Royal Victoria, site patrimonial du mont Royal

Se dressant sur le flanc sud du mont Royal, le complexe de l’ancien Hôpital Royal Victoria est un repère emblématique de Montréal. Ces immeubles, dont les plus anciens ont été construits en 1893, offrent une vue spectaculaire sur le centre-ville. Il y a un fort patrimoine historique et architectural à sauvegarder.

Les premiers édifices de l’Hôpital Royal Victoria, financés à l’époque par la richissime bourgeoisie anglophone montréalaise, agencent tourelles, pignons dentelés, vérandas, parement de pierre et toits à forte pente. Ce sont tous des éléments typiques de l’architecture de style victorien écossais dont s’est inspiré l’architecte londonien Henri Saxon Snell, qui les a conçus. Le complexe, propriété de la Corporation de l’Hôpital Royal Victoria, est sous l’égide du Centre universitaire de santé McGill (CUSM). Il est vacant depuis le déménagement des activités de l’hôpital dans l’ouest de la ville, en 2015. Qu’adviendra-t-il de ce site d’un million de pieds carrés, qui a traversé les époques et n’a rien perdu de son prestige?

L’Université McGill, dont le campus s’étale au bas de la montagne, analyse la possibilité de devenir propriétaire d’une portion du site en vue d’élargir ses installations. «C’est une idée encore embryonnaire. Nous en sommes toujours à l’étude de pré-acquisition», nuance Cameron Charlebois, directeur exécutif, planification et développement des campus à l’Université McGill.

Dans l’hypothèse où l’Université McGill se portait acquéreuse, avec un possible appui financier des gouvernements provincial et fédéral, l’aménagement de l’ancien site du Royal Victoria s’articulerait autour de deux axes, le développement durable et les politiques publiques, qui sont mis en valeur dans le plan académique de l’université pour le site. L’intervention sur le site de l’hôpital doit tenir compte de la valeur patrimoniale établie des immeubles en place et de la protection du site du mont Royal, qui relève de la Loi sur le patrimoine culturel, précise Cameron Charlebois. La localisation sur le mont Royal est «extrêmement délicate et sensible», admet Cameron Charlebois.

«De la modification de certaines ouvertures jusqu’à la construction ou la démolition d’un bâtiment, le futur propriétaire devra demander des autorisations à la ministre de la Culture», confirme Martin Pineault, directeur général du patrimoine et des immobilisations au ministère de la Culture et de Communications. De plus, tout projet d’occupation du site du Royal Victoria devra être «socialement acceptable», ajoute Cameron Charlebois. En effet, à la lumière de consultations, la société civile souhaite que l’ancien hôpital reste un bien collectif. Sans compter que la Ville de Montréal et diverses instances oeuvrant à la protection du patrimoine ont aussi leur mot à dire dans ce dossier.

L’Université McGill envisage de terminer ses études de faisabilité d’ici la fin 2018. Si le projet d’acquisition allait de l’avant, la vénérable institution pourrait restaurer la portion du site dont elle a besoin et emménager en haut de la montagne en 2026, ce qui donnerait une seconde vie à l’Hôpital Royal Victoria.

Texte: Annick Poitras

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