MANON BARBEAU - LA FORCE DU WAPIKONI MOBILE

09/02/2017
  • Magazine

L’organisme qui donne aux jeunes Autochtones les moyens de s’exprimer par les arts numériques a 12 ans et n’a pas fini de grandir. Sa fondatrice, Manon Barbeau, nous raconte cette grande aventure.

C’est à l’occasion du tournage d’un film sur les rituels de passage chez les jeunes filles (L’or rouge) que Manon Barbeau, cinéaste bien connue pour son documentaire Les enfants de Refus global, a eu l’idée du Wapikoni mobile. «À Wemotaci, une communauté atikamekw, j’avais pu constater la détresse des jeunes et le taux astronomique de suicides», se souvient-elle. Troublée, elle a écrit La fin du mépris, un long métrage donnant la parole à 15 jeunes Atikamekws. La figure dominante du groupe s’appelait Wapikoni (qui signifie «fleur») Awashish. «C’était une jeune fille lumineuse, intelligente, qui serait sûrement devenue une cheffe.» Mais, en mai 2002, alors qu’elle était au volant de son auto sur un chemin forestier, des billots de bois ont glissé du camion qui roulait devant elle. Elle est morte à 20 ans. «J’avais un lien presque filial avec elle: elle avait perdu sa mère à l’adolescence, d’une overdose. Moi non plus, je n’avais pas eu de mère. On s’était adoptées mutuellement. Son départ a été insupportable.» Insupportable et cruellement symbolique: les compagnies forestières ayant en partie mis à sac l’environnement des Premières Nations.

Manon Barbeau, qui avait vu l’habileté et la joie des jeunes de la communauté lorsqu’ils avaient une caméra en main, a alors mis sur pied un studio de cinéma mobile pour les aider à surmonter la barrière de l’isolement. «Je voulais donner à ces jeunes un accès à de nouvelles technologies performantes pour qu’ils puissent exprimer ce qu’ils avaient à exprimer.» Pour ce faire, l’équipe a développé une méthodologie axée sur la pratique qui permet de faire des films en peu de temps tout en acquérant des compétences réutilisables. Il s’agit d’ateliers d’un mois, aussi créatifs que formatifs, encadrés par des professionnels blancs et locaux.

Cela a porté ses fruits, et l’expertise acquise a même été exportée. La Fondation «Je veux jouer» a ainsi sollicité le Wapikoni en vue d’offrir des ateliers dans des camps de réfugiés syriens qui vivent dans des conditions d’isolement similaires à celles des Autochtones.

Si, lors des premières années, les films portaient essentiellement sur les «problèmes» des jeunes Autochtones — toxicomanie, suicide, violence, alcoolisme, etc. —, peu à peu, les sujets sont devenus plus légers, les films, plus artistiques, et de véritables vocations sont nées.

Douze ans plus tard, le chemin du Wapi est pavé de belles histoires à raconter. Avec In your Heart, son premier film d’animation, Raymond Caplin, un jeune Mi’gmaq qui passait jadis sa vie dans son sous-sol, a pu participer gratuitement à une école d’été à l’école de l’image Les Gobelins à Paris. Puis il s’est inscrit à l’Université Concordia, et a été récompensé par deux prix de cinéma. Le rappeur Samian, alors inconnu, a fait ses premiers poèmes hip-hop dans la roulotte. Melissa Mollen Dupuis a réalisé plusieurs films avec le Wapi (O, Nanapush et la tortue) avant de cofonder la branche québécoise de l’important mouvement social Idle No More. La poétesse innue Natasha Kanapé Fontaine a elle aussi bénéficié de l’expertise du Wapikoni (Nous nous soulèverons).

Si ces noms sont aujourd’hui connus, le Wapikoni a surtout contribué à contrer le désespoir, à briser l’isolement et à faire entendre la voix de ce «peuple invisible» qui l’est heureusement de moins en moins. En février, le film Les outils de mon père, de la jeune Mi’gmaq Heather Condo, sera en compétition au prestigieux Festival de Sundance.

Manon Barbeau a beaucoup donné au Wapikoni (elle vient d’en être récompensée par une nomination dans l’Ordre du Canada). Mais elle a aussi beaucoup reçu et ne cache pas sa reconnaissance. «Ça a donné un sens à ma vie, dit-elle sans détour, le sentiment de contribuer comme je le pouvais à la réparation d’une injustice historique et sociale majeure.»

Le sentiment d’injustice, le besoin de réparation, elle connaît. Fille du peintre automatiste Marcel Barbeau et de la peintre et poétesse automatiste Suzanne Meloche, Manon a été abandonnée par ses parents à l’âge de trois ans. Elle en a gardé un vide immense. Sa fille, Anaïs Barbeau-Lavalette, elle aussi cinéaste, a récemment publié La femme qui fuit, un roman sur Suzanne Meloche qui a connu un grand succès critique et populaire. Si Manon Barbeau a surmonté ses douleurs en fondant une famille d’artistes tricotée serrée (Anaïs, Manuel, son fils, et Philippe Lavalette, son mari, ont tous participé à l’aventure du Wapikoni), c’est aussi grâce à sa «famille autochtone» qu’elle a pansé ses plaies. «Travailler avec toutes ces familles blessées m’a aidée à réparer mes propres blessures. Le Wapikoni a agi comme un amplificateur de mes failles intimes, qui sont aussi liées à l’histoire du Québec. Il m’a aidée à “retricoter” les mailles échappées du tricot familial.»

Son tricot à elle et celui de bien d’autres enfants.

EN CHIFFRES

1000! C’est le nombre de films produits par le Wapikoni mobile. En  12 ans, ce studio numérique ambulant a donné une voix à de jeunes Autochtones du Québec mais aussi d’Amérique du Sud. De  5 communautés à ses débuts, le projet en touche aujourd’hui  31 au Québec et  17 en Amérique du Sud. Grâce à un financement de  2 millions de dollars de Patrimoine Canada, le «Wapi» va étendre son action et son influence. «Wapikoni d’un océan à l’autre: la réconciliation par les arts médiatiques» proposera ses ateliers dans  50 communautés autochtones et  100 villes canadiennes. Et pour la première fois, l’organisme travaillera avec les peuples Inuit et Métis. Ces films, tournés en langue autochtone, sont traduits en français, en anglais et en espagnol. 500 musiques originales ont également été créées.

Crédit Photo: Mathieu Buzzetti

Texte par Pascale Millot

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