Kent Nagano: démocratiser l'Orchestre Symphonique de Montréal

27/09/2017
  • Magazine

Kent Nagano parle de l’OSM, de son élégance à la fois brillante et feutrée et de sa pertinence au XXIe siècle. 

«J’ai le privilège extraordinaire de faire partie d’un miracle, de vivre un moment historique. Très peu de gens ont cette chance», déclare Kent Nagano. Ce miracle, c’est l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) et toutes ses réalisations de ces dernières années.

Il y a eu la tournée de l’OSM dans l’Arctique canadien en 2008, le concert à Lac-Mégantic en 2013, après le terrible accident de chemin de fer, et le concert du printemps dernier, à Pierrefonds, après les inondations. Il y a eu la Virée classique, ce minifestival annuel qui commence par un concert gratuit au stade olympique, les concerts dans le métro, au Centre Bell et à l’Hôpital de Montréal pour enfants. Sans parler du projet Musique aux enfants, qui permet à un groupe d’enfants inscrits à un programme intensif de musique d’être jumelé à un musicien de l’OSM.

Et il y a eu la Maison symphonique de Montréal, autre miracle de l’ère Nagano. «Une chose presque inimaginable au XXIe siècle. Quand Montréal a décidé d’aller de l’avant, avec l’appui de Québec, du premier ministre Jean Charest et de son équipe, le projet a rapidement pris de l’ampleur. Et c’est à ce moment, malgré l’un des pires scandales bancaires d’Amérique du Nord suivi de trois années de forte récession, que Montréal a décidé de s’affirmer avec vigueur: Montréal et Québec investissaient pour nous, et surtout pour les générations à venir, parce que nous croyions en la culture. Alors que tout le monde craignait pour la stabilité économique de la planète, cette détermination et cette volonté de construire l’une des plus formidables salles de concert du monde étaient très impressionnantes.»

Stabilité économique et artistique

Quand Kent Nagano est arrivé à Montréal en 2006, l’OSM traversait une période difficile. Charles Dutoit était parti en claquant la porte. Les relations de travail étaient tendues et la situation, très instable. «Si une telle période s’éternise, on peut craindre que le public, et la communauté dans son ensemble, se désintéresse de l’orchestre.» Kent Nagano a donc misé sur la stabilité économique et artistique, «pour rapprocher l’orchestre de son milieu, au point que les gens ressentent un véritable sentiment d’appartenance envers l’orchestre, et soient convaincus qu’il représente la ville et chacun de ses habitants.»

L’orchestre a été une révélation pour lui dès son premier passage, en 1999, en tant que chef d’orchestre invité. «J’ai fait quelque chose que je ne fais jamais. À l’aéroport, j’ai acheté à ma femme et à ma fille des souvenirs de cette ville incroyable à l’orchestre si talentueux.»

La répétition avait été tout simplement mémorable. Kent Nagano essayait de décrire la tonalité particulière qu’il recherchait pour la Symphonie no9 de Mahler. Il venait de visiter l’exposition Monet au Musée des beaux-arts de Montréal. Il a demandé combien de musiciens avaient vu  les célèbres tableaux de nénuphars. «Presque tous les avaient vus. C’est très rare. Je leur ai demandé: “Vous souvenez-vous de la couleur sous le nénuphar principal? C’est elle que nous essayons d’imaginer, ce violet foncé entouré de tons plus sombres.” C’est cette image qui a permis aux musiciens de jouer précisément la progression harmonique désirée. Et ce n’est que l’une des anecdotes de mon expérience inoubliable avec l’OSM.»

Pertinence  au XXIe siècle

Selon Kent Nagano, le plus ancien orchestre symphonique du Canada est en ce moment le meilleur au niveau du talent, de la technique et du professionnalisme. Ce qui n’a pas changé depuis l’ère de sir Wilfrid Pelletier, c’est le son de l’OSM. «Écoutez d’anciens enregistrements. Cette élégance à la fois brillante et feutrée est encore là. Nous maintenons la tradition, mais nous sommes passés à la version du XXIe siècle de celle-ci.»

En arrivant à Montréal, l’un des objectifs du maestro était d’aider l’orchestre à asseoir son leadership pour le nouveau siècle. «La question était déjà dans l’air: les gens s’intéressent-ils encore à la musique classique? Cette musique est-elle encore pertinente?» En 2017, il n’a pas à chercher loin la preuve que l’OSM a atteint ses cibles de démocratisation et de renouvellement de sa clientèle. «Notre public est le plus jeune, ou parmi les plus jeunes, d’Amérique du Nord, et sans doute du monde. De la scène, je vois que le public ne cesse de rajeunir. Ce rajeunissement illustre la pertinence de la musique classique pour les nouvelles générations.»

Il reste encore à Kent Nagano trois saisons à la tête de l’OSM, et on sent bien qu’il pense à la fois à l’avenir et au passé…

«Je ressens un attachement très particulier pour Montréal et pour le Québec. J’ai découvert, dans cette partie extraordinaire de l’Amérique du Nord, que l’inspiration est abondante et que l’orchestre, en plus d’être exceptionnellement talentueux, entretient une relation intime avec un public à la très forte sensibilité culturelle. Le public ici est très spécial. Cela a été une expérience formidable de travailler ici, au service de ce milieu.»

 

Texte: Shelley Pomerance

Photo: Felix Broede

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