Entrevue exclusive avec Oliver Jones

12/06/2018
  • Magazine

Pour Oliver Jones, généreuse légende du jazz montréalais, le bonheur tient au plaisir qu’on procure aux autres. Entrevue exclusive.

Oliver Jones n’a pas touché son piano depuis quatre mois et demi, confie-t-il sans trop d’amertume, probablement parce que, même s’il n’y pose plus les mains, le piano fait toujours partie de son quotidien. «Hier soir, je suis allé voir le concert d’une formidable pianiste de jazz: Lorraine Desmarais», annonce-t-il solennellement, avec un mélange d’émerveillement et de fierté, sur le ton qu’on emploierait pour évoquer une figure de la relève. C’est que la grande dame du jazz québécois, malgré ses 61 ans et ses nombreux prix, demeure aux yeux de monsieur Jones «la première jeune musicienne que j’ai rencontrée au début des années 80, lorsque je suis rentré de Porto Rico», où il avait passé plusieurs années à diriger des ensembles pop.

Le jovial retraité de 83 ans ne sera d’ailleurs jamais aussi à l’aise au cours de notre conversation que lorsqu’il évoquera ceux qui ont embelli sa vie et qui lui permettent encore à ce jour de goûter à l’ivresse du jazz, malgré cet AVC subi au début de l’année. Un coup dur qui freine désormais considérablement son élocution, mais pas sa générosité légendaire.

Le gentleman jazzman du centre-ville

Consultons à ce sujet le texte imprimé à l’endos de la pochette de Live at Biddles Jazz and Ribs (1983), le premier album enregistré par Oliver Jones. L’ancien journaliste du Montreal Gazette James Quig y raconte avoir un jour observé une dame soumettre sur un petit bout de papier une demande spéciale au musicien, alors en résidence à l’hôtel Reine Elizabeth avec son ami, le regretté contrebassiste Charles Biddle. La chanson qu’elle souhaitait entendre? Un titre pas spécialement connu, intitulé Ol’ Buttermilk Sky. «Avec plaisir, déclara notre pianiste avec un grand sourire qui n’était teinté d’aucune désapprobation, écrit Quig. Ils jouèrent sensationnellement bien. Ils jouèrent cet air avec un rythme, un entrain, un envol sans égal. Ils en firent du jazz. Mais avant tout, ils firent un cadeau précieux à leur auditrice et à toute l’assistance: celui de la joie.»

«Même quand j’ai cessé de jouer dans les clubs [pour rejoindre le réseau des salles de concert], je gardais une vingtaine de minutes à la fin pour parler avec les spectateurs, leur demander ce qu’ils voulaient entendre. C’est ce qui me procure le plus de plaisir: offrir quelque chose de spécial aux gens», explique l’artiste qui a été sacré Citoyen d’honneur de la Ville de Montréal en 2014. «Et même si ce n’était pas une pièce de jazz qu’on me demandait, je trouvais une manière de virer ça un peu en jazz. On m’a souvent dit après les spectacles: “Je n’aime pas le jazz habituellement, mais si ce que vous avez joué ce soir, c’est du jazz, eh bien, je suis devenu fan!”»

«À cette époque-là, je connaissais à peu près 4000 pièces», se rappelle le musicien en évoquant la décennie 80, une période particulièrement faste. Après avoir quitté l’hôtel Reine Elizabeth, où il égayait les clients de 17 h à 21 h, Oliver Jones se dirigeait rue Aylmer, au Biddles Jazz and Ribs (maintenant baptisé House of Jazz), où il enchaînait les sets en trio jusqu’à 2 heures parmi les clameurs des clients ivres et les allers et venues en cuisine des serveuses. «Huit ou neuf heures à jouer devant les gens, c’était long, c’était difficile, mais c’était la meilleure job au monde», se rappelle le célèbre pianiste.

Nous évoquons la pochette délicieusement kitsch de Live at Biddles, sur laquelle figurent le pianiste et ses collègues d’alors (Biddle lui-même ainsi que le défunt Bernard Primeau à la batterie). Au premier plan: une bouteille de vin et une assiette de viande fumante posées sur une table. Notre hôte s’esclaffe d’un rire discret de gamin pris en défaut: «Je me souviens que beaucoup de mes proches trouvaient ça très drôle, parce que tout le monde sait que je n’ai jamais pris un drink de ma vie.»

Merci mon Dieu pour les Peterson!

Oliver Jones s’envole au début des années 60 vers Porto Rico, où il accompagnera des artistes pop sur la scène d’un complexe hôtelier jusqu’à son retour à Montréal, au début des années 1980. Le jazzman qui se terrait en lui bourgeonne alors véritablement grâce à la tribune que lui offre le Biddles, où sa réputation se cristallise.

Né en 1934 dans la Petite-Bourgogne, le jeune Oliver sait jouer du piano avant même de savoir écrire le mot piano. C’est dans ce quartier aujourd’hui enjolivé par une murale à son effigie (à l’angle du boulevard Georges-Vanier et de l’avenue Lionel-Groulx) que les notes de son voisin Oscar Peterson, son idole encore à ce jour, lui montent à la tête. La soeur du plus grand jazzman montréalais de tous les temps, Daisy Peterson Sweeney, deviendra sa professeure. «J’ai eu la chance d’apprendre le piano classique avec elle», se souvient Oliver Jones à propos de sa grande amie décédée en août 2017, à l’âge de 97 ans (le maire Coderre annonçait alors vouloir baptiser une rue en son honneur). «Après mes leçons, j’avais aussi la chance de pouvoir jouer un morceau sur lequel je travaillais et, parfois, Oscar ou son frère Chuck arrivaient et me disaient: “Pourquoi tu ne l’essaies pas un peu plus comme ci, un peu plus comme ça?” Il y avait chaque fois quelqu’un qui m’aidait à m’améliorer. C’est pour ça que je dis souvent: “Thank God for the Petersons!”»

Il jure que son ultime concert présenté en janvier 2017 à la Barbade, terre d’origine de ses parents, restera son véritable dernier concert. Il avait d’abord tiré sa révérence en 1999, avant de revenir sur sa parole en 2004, à l’invitation du Festival international de jazz de Montréal, dont il compte parmi les piliers. Oliver Jones aura au cours des dernières années semé de somptueux pianos à queue un peu partout à Montréal, dans plusieurs écoles et lieux publics, comme pour rappeler que la musique la plus importante doit demeurer celle qui sera jouée demain, même si cette conviction suppose qu’on pige soi-même dans ses poches.

«Tout ça a commencé quand je suis allé dans une école de Rivière-des-Prairies pour rencontrer des enfants et parler de ma jeunesse, se rappelle le musicien. On m’a demandé de jouer sur un piano dont une quinzaine de clés étaient brisées. La professeure était gênée de me faire jouer sur un instrument qui ne valait même pas quinze piastres. Je lui avais dit: “La prochaine fois que je vous rends visite, j’apporte un piano.”» Et il tiendra parole, manière joliment discrète de proclamer qu’une école sans piano est une école sans âme.

Texte: Dominic Tardif - Photo: Jocelyn Michel

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